Des éditions critiques avec Ekdosis : au carrefour de l'imprimé et du numérique
Robert Alessi
Robert Alessi est maître de conférences, membre de l'unité mixte de Recherche “Orient & Méditerranée” (CNRS UMR 8167, Paris). Ses recherches portent sur l’édition des textes médicaux grecs et arabes, sur l’histoire de la médecine, ainsi que sur l’informatique appliquée aux humanités.
Ekdosis (ἔκδοσις) signifie en grec « action de publier un livre, une publication, un traité ». Robert Alessi a choisi ce mot pour nommer son logiciel, Ekdosis, une extension LuaLaTeX conçue pour les éditions critiques multilingues.

Qu'est-ce que l'édition critique ?
L'édition critique suit un double mouvement : on remonte le temps, en même temps qu'on fait l'histoire du texte.
Ce travail repose sur ce qu'on appelle les témoins : des documents par lesquels on connaît une œuvre. Ce sont des exemplaires qui ont plus ou moins bien survécu au passage du temps[1]. Les historiens du texte établissent les relations entre ces différents témoins, et notamment entre des textes qui peuvent ne plus exister : filiation, comparaison, désambiguïsation, validation ou pas d'un texte dit fondateur… Ces observations sont inscrites sous la forme d'un appareil critique qui entoure le texte au moment de sa publication : des notes, rédigées sous la forme d’un paragraphe, avec des renvois aux numéros des lignes, faisant un usage abondant du latin et de conventions bien spécifiques (sigles, abréviations, groupements en « familles », « mains », « corrections »…).
Tout ce travail enrichit progressivement les connaissances liées à un texte, et les témoins deviennent les porteurs de différentes traditions. Car l'édition critique est un carrefour où se croisent des domaines scientifiques qui n'ont pas tous les mêmes objectifs.
Certains éditeurs tentent de reconstituer le texte original à partir de manuscrits, en le dépouillant progressivement de ses variantes. En effet, le déchiffrage des témoins produit inévitablement ce qu'on appelle des leçons : littéralement des lectures différentes (lectio en latin). Pour remonter à un texte unique, l'éditeur choisit donc de donner une leçon plutôt qu'une autre. Robert dit de cette pratique de l'édition critique qu'elle a quelque chose de « sublime », dans le sens chimique du terme : il s'agit d'une réduction à l'essentiel.
Mais si on fait plutôt de la science historique, alors il faut utiliser chaque source, car elle représente un outil pour la recherche. Dans ce cas, l'appareil critique est beaucoup plus épais, car rien ne doit être perdu.
Il y a aussi la question du tri : erreurs d'impression et d'orthographe, respect des dialectes ou bien normalisation… Des maisons d'édition éliminent certaines variantes orthographiques, les considérant comme inutiles.
Enfin, les publications peuvent inclure un appareil critique positif, c'est-à-dire qu'il indique la provenance des leçons choisies et rejetées, ou alors un appareil critique négatif, n'indiquant que ce qui est fautif, sans donner la provenance de ce qui est bon.
Bref, on peut arriver à des différences immenses dans ce qu'on appelle « édition critique » – une richesse mais aussi un défi pour les concepteurs d'outils.
Ekdosis : l'édition critique multiformats
Il y a donc la philologie, avec la terminologie décrite ci-dessus (témoins, leçons…)[2], avec son appareil critique, remarquable production de l’esprit perfectionnée au cours des siècles, dont la production et le déchiffrage nécessitent un entraînement comparable à celui de l’apprentissage d’une langue et de ses symboles. Toute nouvelle édition critique doit s'inscrire dans cette tradition et dans le monde de l'imprimé.
Mais il y aussi et désormais ce qu'on pourrait appeler l'informatique au service des humanités, ou les humanités numériques : le fait de travailler le texte comme une base de données, pour en faire le support de différentes investigations scientifiques « augmentées » par l'informatique. « Actionable texts for use in digital research », dit Robert, en citant Donald Mastronarde et Richard Tarrant.
Ekdosis représente une tentative de combiner ces deux modélisations du texte. D'un côté, les data philologiques, c'est-à-dire les témoins ; de l'autre côté, les data informatiques – format texte, balisage et programmation. Il s'agit de saisir une opportunité : les limites physiques des éditions critiques imprimées ne se retrouvent pas dans les éditions critiques numériques. Mais aussi de fournir une voie médiane entre deux extrêmes : ni la publication d'un texte « pur », dénué de notes, qui ne dit rien du travail éditorial ; ni la publication d'un texte bardé de toutes les données possibles, difficilement praticable.
Travailler avec Ekdosis signifie d'abord saisir le texte en LaTeX avec toutes les données souhaitables : texte principal, variantes, traductions, rédactions parallèles annotées… Puis il s'agit de générer différentes versions, suivant les données qu'on a besoin de présenter : la version « canonique » d'un texte, une version affichant toutes les variantes, une version multilingue…

L'export peut se faire en deux formats. D'abord en PDF, avec toutes les fonctionnalités qu'on associe à LaTeX : mise en page des textes avec différents étages de notes critiques ; présentation sous forme de paragraphes continus ou bien en vis-à-vis ; en colonnes multiples, alignées ou non ; dans toutes les directions d'écriture ; etc.

Et Ekdosis peut également générer une version XML conforme à la norme TEI (la Text Encoding Initiative, à la fois un standard informatique et une communauté scientifique). Ekdosis fait donc du multiformats de manière assez avancée : on peut produire plusieurs formats de fichiers (PDF, XML) mais aussi plusieurs formats éditoriaux.

Au moment où il nous a présenté Ekdosis, Robert travaillait sur un vaste corpus de textes de yoga en sanskrit. Certains chiffres donnent le tournis (600 manuscrits, parfois 50 variantes sur un même mot) et justifient les efforts investis dans le développement d'un environnement de travail adapté. À ce sujet, on n'oublie pas l'importance de l'éditeur de texte : pour Robert, c'est Emacs, avec l'indispensable fonction de pliage de code qui rend l'écriture beaucoup plus ergonomique.
Le code
Ekdosis est proposé soit en version stable, validée, soit en version de développement, avec pour cette dernière une documentation détaillée qui permet de suivre les évolutions et les chantiers en cours sur de futures fonctionnalités.
Enfin, mentionnons que d'autres projets gravitent autour d'Ekdosis, depuis ArabLuaTeX (également porté par Robert Alessi) jusqu'à la distribution TeX Live. Dans cet écosystème, tout est connecté.
Pour aller plus loin
- Ekdosis, le site officiel
- [La page du logiciel sur le répertoire communautaire CTAN]
- Le code
- Une étude utilisant Ekdosis, par Estelle Debouis, docteure en études latines
Voilà qui nous rappelle le modèle IFLA LRM des bibliothèques, évoqué par Nicolas Taffin lors d'une précédente rencontre : une œuvre est réalisée par une expression, qui est concrétisée par une manifestation, qui se décline en exemplaires. Concrètement, on ne tient jamais l'œuvre-expression dans ses mains, juste un exemplaire d'une manifestation de cette œuvre… ↩︎
Pour s'y retrouver, rien ne vaut un bon glossaire. ↩︎